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NOIR DE LA SEINE

  • FEUILLETON POUR LES AMIS (111)

    Nous partîmes de bonne heure pour visiter le gouffre de Padirac et Rocamadour. Maman offrit à Monella un flacon de lavande acheté dans une des centaines de boutiques de ce pèlerinage touristique. Revenue de sa timidité de la veille - ce qu’elle aurait appelé de la réserve - Maman n’arrêtait pas de parler, s’enthousiasmant de tout, et je ne pouvais m’empêcher d’être ému, pensant que ces quelques mois passés auprès d’elle avaient rétabli l’affection perdue au détour d’une erreur passée. Allons, tout s’emboîtait autour de moi, les gens, les choses, bien d’aplomb, de niveau avec l’éternelle routine, la ronde. Il ne manquait plus qu’un avenir.

    Dès le lendemain, je sentis s’engouffrer en moi une angoisse à me cacher sous terre. Sous terre avec les morts que nous visitions, Maman et moi, au cimetière de Saint-Cyr-la-Roche, sous un ciel baveux qui nous dégoulinait dessus. Nous avions laissé la jolie Jeune Fille au chaud, à l’abri de ces cérémonies de la Toussaient où tout le monde y allait de son pot de chrysanthème. On s’interpellait d’une tombe à l’autre, à la fois joyeux de se retrouver et recueilli par respect. Maman prit le fossoyeur par le bras.

    « Monsieur René, lui dit-elle, il faudrait vous dépêcher un peu pour ma tombe.

    - J’y travaille, madame.

    - Là ! Tout près de la route. Je serai bien, non ? Je verrai passer les gens. Je pourrai écouter leurs conversations. Je ne me sentirai pas seule, vous comprenez ? »

    Il était d’accord. Il en avait entendu d’autres, des vieilles originales, qui se voyaient déjà aux premières loges dans leur tombe.

    « Vous mettrez un entourage peint en blanc, n’est-ce pas ? Et puis des petits cailloux à l’intérieur, sur la dalle, blancs aussi, n’oubliez pas. »

    Elle revint vers la voiture en poulopant sous son parapluie. Je faisais semblant de dormir derrière le volant, pas volontaire du tout pour la suite. Un pressentiment me serrait le cœur. Je m’étais dit : si jamais je touche à ce foutu chrysanthème, sûr et certain, c’est comme si je prenais un billet pour l’enfer. Un aller simple. Et voici que Maman me commandait d’un ton pressé :

    « Mais secoue-toi donc. Tu ne vas pas me laisser porter toute seule cette plante qui pèse un poids de bœuf. »

    Elle ouvrait déjà la portière arrière et j’arrivai en traînant la patte, relevant mon col. Pas moyen d’y échapper. Je pris le chrysanthème à pleins bras, comme si je l’étreignais, comme si je dansais avec lui et, tout en marchant vers la tombe de mes grands-parents, Grand-Mère Lucie et son époux Joseph, je me résignai à mon destin. Prenez bien soin de votre fleur, mes chers petits morts, leur dis-je en pensée en déposant le pot, je ne serai sans doute pas là pour m’en occuper.

    Nous quittâmes Malevialle en fin de matinée pour déjeuner dans un restaurant d’Objat. Peut-être celui où était employée, à la fin du dix-neuvième siècle, cette servante de seize ans qui portait le même nom que moi. Elle était devenue célèbre à cause de ses dons. Des dons para-psychologiques, remarqués et étudiés par des savants, en particulier la télékinésie. Elle s’y montrait incomparable, capable de faire valser, et se briser, la vaisselle dans tous les coins sans y toucher. Des performances qui ne devaient pas être du goût de ses employeurs mais, plus d’un siècle et demi plus tard, la robustesse du repas, servi dans des assiettes d’une faïence solide, réclamait des compliments que le probable descendant du phénomène ne manqua pas de faire.

    C’est Maman qui nous avait appris l’histoire de la servante. Elle nous aurait bien fait part de ses propres dons en la matière si je ne l’avais interrompue pour régler l’addition et sortir du restaurant. Je ne désirais pas que de pareilles balivernes impressionnent la Demoiselle, et je proposai une promenade à Périgueux pour la distraire. Nous visitâmes la vieille ville et la cathédrale néo-byzantine de Saint-Front. Un rayon de soleil apparut pour souligner les contours des maisons Renaissance, crevant le regard de reflets appliqués comme des touches de tempera blanche sur les tableaux anciens. Nous nous rendîmes dans un café avant de prendre le chemin du retour. Je regardais Monella assise à mes côtés, sa robe de jersey beige relevée sur ses genoux. J’avais envie de caresser ses jambes, les embrasser et les étreindre. Etre saisi, entenaillé par elles. Et boire, me rafraîchir aux lèvres de son merveilleux sourire.

    La pluie se remit à tomber dès notre sortie du café. Bien qu’il ne fût que quatre heures, nous regagnâmes la voiture pour rentrer, craignant une circulation difficile en raison du retour des vacances de la Toussaint. La nuit aussi était en avance et j’allumai les phares. J’enclenchai le levier de vitesse et m’engageai en direction de la nationale 89 qui, par Terrasson et Larche, nous ramènerait à la maison. Demain déjà, je devrai raccompagner Monella au train de Paris, après être passé à la mairie de Brive déposer notre demande de publication des bans. J’écarquillais les yeux pour apercevoir la route noyée malgré les essuie-glaces, aveuglé par les phares des voitures. A travers les rafales de pluie, coincés entre les silhouettes des véhicules qui nous précédaient et celles qui nous croisaient, nous avancions à une allure moyenne, sans trop de ralentissements. Un mouvement qui créait une torpeur, le sentiment de se déplacer dans une réalité sans consistance, humide et froide, molle, avec des images et des sons dilués, feutrés. Les esprits subissaient le même brouillage, ne laissant place qu’aux réflexes, à une attention qui tétanisait muscles et nerfs. Une lente procession de fantômes emprisonnés dans des robots.

    Je me demandai si je devais bifurquer pour prendre le raccourci par le puy d’Yssandon, ou bien demeurer à la queue leu-leu de la file interminable qui grossissait à l’approche de Brive. Je décidai finalement de rester sur la nationale et de rentrer par la route de la plaine. Un détour de quelques kilomètres, car je craignais que le raccourci ne fût envahi par la boue. Des torrents de boue, qui rendraient la conduite difficile dans les virages, peut-être même impossible et je nous imaginai bloqués de nuit en pleine campagne, ma mère et la Jeune Fille en charge. Il suffisait de prendre patience, de rester sagement dans la file et de ne pas quitter des yeux le pare-brise sur lequel déferlaient des trombes d’eau, que je nettoyais de temps en temps de la buée avec un revers de main. Nous approchions de Larche et je pensai au feu qui nous réchaufferait à la maison. Le feu et puis, ce soir encore dans mon lit, le corps souple et la bouche aimante de Monella.

    Comme si elle lisait mes pensées, elle me caressa le dos de la main et je l’ouvris pour prendre la sienne et la serrer. Elle murmura « mon cœur… » et je la regardai, rassuré par son sourire. Le bonheur est possible, me dis-je, scrutant la route, attentif à ma conduite, tout entier rempli de l’espérance qui coulait en moi. Un choc soudain se produisit à l’arrière de la voiture. Le temps cessa son mouvement. Ce ne fut plus qu’une suite d’instants mis à plat, défilant sur une seule dimension, qui se déchiraient pour jeter au néant les images et les sons. Une fuite image par image, aux mouvements bloqués dans le cœur sombre de la nuit crevée d’éclairs. La Traction venait d’être heurtée par un véhicule venu en sens inverse, qui s’était déporté dans mon couloir de circulation. Je tournai le volant pour contre-braquer mais la direction ne répondit pas. Les roues patinèrent et la voiture glissa inexorablement vers le talus. Elle rebondit dessus et traversa la route pour se jeter dans la masse sombre qui surgissait de front à sa rencontre. Dans cette fraction de seconde constituée de saccades sans durée, je cambrai mon corps pour m’élancer, jaillir tel un plongeur de l’autre côté de cette réalité terrifiante. Le temps s’abolit dans le fracas des voitures jetées l’une contre l’autre, qui s’emboîtèrent en écrasant leurs passagers.

    Nous étions le 2 novembre, le jour des morts et c’était l’anniversaire de la Jeune Fille. 21 ans accomplis.

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  • FEUILLETON POUR LES AMIS (110)

            La donna è mobile, répétai-je mais, cette fois, avec joie. Dans ma main, la lettre de Monella :

    « J’aimerais bien connaître ta maman et j’ai pensé que tu serais content de m’inviter chez elle. Tu avais dit à mes parents que tu ne voulais pas te marier avec moi, mais comme tu as changé d’avis, tu pourrais me le confirmer devant elle. On pourrait profiter du pont de la Toussaint. Tu n’as qu’à me téléphoner à mon travail. On se mettra d’accord pour les dates. »

    Nous convînmes de nous retrouver le lendemain samedi devant la gare de Brive, à l’arrivée du train de 16 heures 30. Aussitôt après, je saluai rapidement le cousin Vayne et courus d’une traite jusqu’à la maison. C’est avec une fièvre embarrassée que je prévins Maman de l’arrivée de ma Dame de Cœur.

    « Ce n’est pas trop tôt, commenta-t-elle. Depuis le temps que je l’attendais.

    - Que tu l’attendais ?

    - Si tu crois que ça ne se voyait pas que tu étais en plein chagrin d’amour.

    - En plein chagrin d’amour, protestai-je. Comme si j’avais la tête à pleurer pour une femme.

    - En tous cas, je suis bien contente de la connaître. Tu vas m’aider à mettre des draps et des couvertures dans le convertible. »

    Pendant que nous nous activions, j’ajoutai :

    « Peut-être qu’un jour, tu connaîtras aussi ton petit-fils. »

    Maman se redressa pour s’exclamer :

    « Eh bien ! toi, tes cachotteries sont à double détente. Il y a encore autre chose dans ta pochette surprise ?

    - Peut-être un mariage. Si elle veut bien mais je pense qu’elle est d’accord, cette fois. »

    Le lendemain matin, je me réveillai très tôt, ne tenant plus dans mon lit. Ne tenant pas plus en place, je sortis dans le froid et courus jusqu’à la Terre, où je repris mon souffle en levant les yeux vers les branches noires secouées par le vent. Les corbeaux et les pies filaient entre les branches et les nuages, pareils à des carreaux d’arbalète dans une guerre sans soldats. De mes pieds à mes entrailles, de mon cœur à ma cervelle coulait un fleuve dont le limon ensemençait mon esprit. Ce n’était que la pluie mais elle me paraissait entrer dans mes pores pour me laver et j’avais envie de danser, de tourner en rond au son de la cabrette, faire claquer mes sabots et crier de joie.

    Le petit déjeuner m’attendait. Maman avait allumé un feu dans le cantou. Elle m’avait préparé une liste des courses à faire pendant qu’elle s’occuperait du ménage. Que la maison soit accueillante pour celle qu’elle appelait ma fiancée.

    « Qu’est-ce qui lui ferait plaisir, tu crois ? Une bonne volaille, ou bien du confit. Peut-être qu’elle n’en a jamais mangé, du confit. Mais ce n’est pas très raffiné et, si c’est une demoiselle des villes, elle n’aimera pas, parce que c’est gras et que ça fait grossir. Remarque, le foie gras, tout le monde aime ça et c’est très recherché. Qu’est-ce que tu en penses ? »

    Je haussai les épaules, amusé de voir ma mère dans tous ses états, et répondis :

    « Une volaille, c’est très bien. Je lui ai déjà parlé des poules de grand-mère Lucie, elle ne sera pas dépaysée. Et puis aussi du foie gras, et puis des châtaignes et des noix. Tu vas être étonnée, elle a un appétit fantastique. Quand on le pouvait, on s’offrait le Restaurant des Artistes, à Montparnasse. Tout le menu, avec du riz au lait pour le dessert… Je vais aller faire les courses. Acheter du vin. Du bon vin. Et du camembert. C’est indispensable, le camembert. »

    J’allai chez les commerçants d’Objat, réunis autour de la place de l’église la plus curieuse de la région, à cause de son clocher en forme de casque à pointe. J’étais sur le point de remonter en voiture quand je m’entendis interpeller. Je me retournai et découvris mon cousin Robert, qui venait à ma rencontre. Avec lui m’apparaissaient les souvenirs des jours heureux à Saint-Cyr-la-Roche, ma fugue et la peine causée à Grand-Mère Lucie, la bonté des parents de Robert, le goût délicieux des cèpes fondus avec les pommes de terre dans le saindoux, les forêts dépouillées de l’hiver et le bruit de la hache, le meurtre rituel du cochon et tant et tant d’émotions empreintes depuis ces quelques jours d’autrefois. C’était tout cela que je retrouvais en étreignant mon cousin. Tout ce passé posé dans ma mémoire et que le temps ne pouvait user, juste effleurer en passant.

    Au retour, je m’arrêtai aux Quatre-Chemins pour discuter avec le mécanicien d’un problème de batterie et remontai par Bellevue, rien que pour regarder Malevialle depuis la colline d’en face. Après le déjeuner, je détachai Millécus, le chien d’Antoine pour aller vagabonder avec lui dans la forêt, en suivant le cours du ruisseau pour trouver des champignons. A trois heures et des brouettes, j’étais revenu à la maison, j’avais remis le chien dans sa niche et montais en voiture pour aller chercher ma belle amie.

    Elle m’attendait devant la gare, longue, blonde, lumineuse, chaussée de bottes marron glacé, un manteau de lainage beige sur les épaules, sa robe de jersey collant à ses cuisses. Je n’en revenais pas qu’elle soit là, comme une apparition scintillante au milieu de la grisaille du proche hiver. Je ne trouvai pas de mots, n’osai même pas l’embrasser avant de lui prendre sa valise des mains pour la poser sur la banquette arrière. C’est elle qui me baisa la joue, assise à mes côtés.

    « Tu vas bien ? me demanda-t-elle.

    - Oui. Et toi, tu as fait bon voyage ?

    - Un peu long mais j’étais près de la fenêtre. Je rêvais. »

    Je regrettais que le jour soit déjà fini, que la lumière ait quitté les campagnes car j’aurais aimé lui montrer les endroits favoris de mon enfance. Ce sera pour demain, me dis-je, tandis que la Jeune Fille continuait son rêve. A notre arrivée, Maman prit la main de Monella dans la sienne puis l’attira vers elle pour l’embrasser, bafouillant presque :

    « Ce que vous êtes jolie… Une véritable fée. »

    Toute la soirée fut à la fois calme et empreinte d’une sorte de gaucherie, chacun regardant l’autre sans rien dire. Au moment du coucher, j’aidai Maman à ouvrir le divan, embrassai Monella et dis, en montrant le plafond :

    « Je dors là-haut. Dans le grenier. »

    Elle eut l’air surpris et :

    « Je veux le voir, dit-elle.

    - Il n’a rien d’extraordinaire. Et puis, il y fait froid. Très froid.

    - Montre-le moi quand même. »

    Elle grimpa avec moi, fit le tour, caressa le chat, regarda la nuit par le vasistas et s’assit sur le rebord du lit pour me dire :

    « Tu sais, je t’ai trompé. »

    Comme je ne répondais pas, planté devant elle sans expression :

    « Tu ne réponds pas. Ça ne te fait rien ? »

    Je secouai la tête et elle se releva en me prenant par la main.

    « On va aller dormir en bas, décida-t-elle. Tu as raison, il fait trop froid, ici. »

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  • FEUILLETON POUR LES AMIS (109)

    Ce soir-là, Maman avait prévu une distraction. De taille et complètement incongrue pour ses invités, les cousins Delors et Vayne, ainsi que quelques personnes de Malevialle qui venaient regarder la messe du dimanche sur son téléviseur. D’abord, il avait fallu dégager un espace suffisant pour installer le poste de télé et placer des chaises, afin de donner l’impression d’être dans une salle de concert. Elle avait prévenu la petite assemblée de volontaires qui avaient eu la curiosité de venir :

    « C’est un opéra qui dure plus de trois heures, mais il y a un entracte. Au début, si on n’a aucune expérience de la musique moderne, cela risque de paraître ennuyeux, monotone. Il faut s’accrocher, ne pas se décourager parce que, une fois que l’on est entré dedans, c’est un plaisir parmi les plus rares qu’on puisse goûter. De toute façon, je ne vous impose pas une corvée. Si l’un de vous, malgré ce que je vous dis, ne supporte plus de rester sur sa chaise, il peut rentrer chez lui, mais en silence et sans déranger les autres. Attention, ça commence dans cinq minutes. »

    Et personne n’avait quitté la pièce de toute la diffusion de « Pelléas et Mélisande ». Même moi qui, au départ, m’étais assis tout au fond pour pouvoir me carapater en cachette. A l’entracte, Maman avait servi des petits gâteaux et des liqueurs à ses invités, qui l’avaient félicitée de leur faire découvrir une œuvre charmante autant que stupéfiante. A sa manière, en toute ingénuité, Maman avait damé le pion à madame Verdurin.

    Après leur départ, une fois la maison remise en ordre, alors que je m’apprêtais à remonter dans mon grenier, Maman m’avait retenu par la manche et m’avait demandé :

     « Assois-toi, il faut que je te raconte une chose curieuse, qui m’est arrivée la nuit dernière. Je t’en ai peut-être déjà parlé, je rêve souvent de la première femme d’Henri. Elle est revenue cette nuit et ça m’a réveillée. Comme je n’arrivais pas à me rendormir, j’ai allumé la lampe et pris un livre. Au bout d’un quart d’heure, il y a eu un bruit sec, comme quelque chose qui explose et j’ai vu la coupe de fruits en verre, celle dans laquelle je mets des fleurs séchées, se répandre en mille morceaux. Elle s’est littéralement désintégrée. Il n’y avait plus que des éclats de verre et de la poussière. Tu vois, je n’y ai pas touché, pour que tu me croies. »

    Elle me montra les restes et je n’en revins pas qu’une pièce aussi massive et solide ait pu exploser sans aucune raison. Je ne trouvai aucune explication et Maman, me voyant embarrassé, tenta de rendre le phénomène banal en disant :

    « Peut-être que c’est une sorte d’avertissement. Je suis très sensible aux signes et il m’est arrivé de voir des fantômes. Je pense que la femme d’Henri m’a envoyé un message, pour me prévenir de me tenir prête, parce que je vais bientôt mourir. Ce n’est pas grave, et ça me cause plus de plaisir que de peur mais, à ton âge et sans mon expérience du chagrin, tu ne peux pas comprendre. Tout ce que je souhaite, c’est de ne pas souffrir. Que ça se passe vite. Si j’avais une attaque et que je devienne gâteuse ou paralysée, ou bien si nous avions un accident, je voudrais que tu me rendes le service de me tuer. Ce serait trop dur, sinon. Je ne veux pas t’ennuyer avec ces histoires mais j’ai un autre service à te demander. Ce serait de rapatrier le corps d’Henri sur la concession que j’ai prise au cimetière de Saint-Cyr-la-Roche, afin qu’on soit ensemble dans la terre. Je suis sûre que tu ne m’en voudras pas de te l’avouer, c’est lui qui m’a fait découvrir le bonheur de l’amour. Le bonheur total, physique. Pas ton père. C’est comme ça, la vie. Tu pourrais le faire exhumer et mettre le cercueil sur le toit de ta voiture. S’il faut une galerie, je la paierai. Tu me ferais tellement plaisir. A l’idée qu’on reposerait tous les deux dans la même tombe, tu ne peux pas savoir ce que je serais heureuse. Et puis, je te demande pardon si je n’ai pas été une bonne mère. J’avais sans doute des comptes à régler mais ce n’est pas une excuse et je comprends tes souffrances. Je peux même accepter que tu me détestes mais je dois te dire que je suis contente qu’on soit ensemble, en ce moment. C’est comme si tu me faisais le cadeau d’une réconciliation. Merci, mon enfant. »

    Cet aveu essentiel dit, j’embrassai ma mère sans répondre. Je savais que ma parole absente lui parlait, avec d’autres mots que ceux de la voix mais qu’elle était entendue. Et, comme Maman m’avait acheté un pack de Guinness, j’allai prélever une canette pour m’en régaler en fumant une Chester, afin de ne pas me laisser parasiter par l’émotion.

    Au moment de monter me coucher, Maman me demanda :

    « Tu dois commencer à avoir froid, là-haut, dans le grenier ?

    - Non, ça va.

    - Parce qu’on peut déplier le divan et tu dormiras dessus. »

    Je l’assurai que tout allait bien et sortis dans la cour, habituant mes yeux à la nuit pour lever vers les étoiles mon regard. J’y cherchai où pouvait se trouver le pays des certitudes absolues, comme avant moi le prince Salina et me demandai si mes livres, perdus parmi des millions d’autres, perpétueraient dans le temps mes traces ainsi que les deux étoiles découvertes par le guépard sicilien. Je montai ensuite écrire mon compte-rendu de la journée dans mon cahier. Moi aussi, je suis médium, écrivis-je mais je n’ai pas d’influence sur les évènements ; je ne suis qu’un récepteur, qui parfois voit des images qui les prédisent. Et je compris le vol de l’oiseau blanc des Monédiaires qui, pareil à une flèche d’argent, avait traversé mon cœur pour m’apprendre à mourir. Je me mis au lit et, avant que le rêve tisse en moi sa trame, je vis et j’entendis tomber la terre jetée sur le couvercle de mon cercueil. Couché à l’intérieur j’apercevais, au-dessus de moi, les visages réunis autour de ma tombe, des gens de Malevialle et d’autres de Paris, qui se détournaient tandis que l’obscurité m’avalait. C’est encore le chat qui m’étouffe, me dis-je en m’éveillant, mais ce n’était pas le cas. A partir de ce moment, chaque nuit je ne cessai d’être hanté par mes propres funérailles. Quant à l’oiseau, il n’arrêta plus de voler à ma rencontre, sous la forme de chouettes écrasées sous les roues de ma voiture. A chaque fois, je sortais de la Traction pour caresser les plumes tachées de sang et jeter le cadavre au loin, avant de reprendre le volant. Dépêche-toi, me disais-je, toi aussi on t’attend sur l’autre bord. Ne franchis pas le fleuve avant d’avoir réglé toutes tes dettes.

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