18.04.2008

NOIR DE LA SEINE (Indignation)

vendredi 18 avril :

Je lui dis à T. en sortant de l'expo de Guyomard pour rejoindre nos pénates respectives, alors que nous traversons la cour carrée du Louvre, je lui dis : "Le sentiment le plus facile à perdre en vieillissant, car nous devenons souvent de plus en plus indifférents, ce sentiment tu vois c'est celui de l'indignation. On pourrait facilement ne plus s'indigner de rien, accepter tout, les horreurs, l'injustice, comme normales et en se disant qu'on n'a de toute façon aucun moyen d'agir à leur encontre, qu'on est impuissants contre le Mal et qu'il faut cesser de se croire investis du devoir de se révolter contre lui. Eh ! bien, il faut au contraire entretenir en soi bien forte et violente la force de s'indigner car sinon nous participons à l'entreprise mondiale de la volonté de déshumanisation qui caractérise le capitalisme contemporain. Et moi qui te dis ça, tu le sais, je suis taoïste. Alors, alors eh ! bien, là c'est plus fort que tout, j'ai vu au journal de la télé ces gens, des Sénégalais, ils déterraient les sacs de riz enterrés par le gouvernement car devenus impropres à la consommation, ils les déterraient pour s'en nourrir et il y avait écrit inscrusté dans l'image de l'homme qui était interwievé sa profession, c'était "Déterreur de riz". Voilà ce que c'est que d'être affamé, tu deviens déterreur de riz et pourquoi pas de cadavres, alors jamais on ne pourra me convaincre qu'il est impossible de nourrir ces gens-là, que l'ONU, l'UNESCO, tous ces bidules internationaux ne sont pas capables de mettre en place un système rien que pour gérer la façon de distribuer aux crève-la-faim les stocks d'excédents des pays riches et moi j'ai honte. Honte de penser que d'une certaine façon je suis responsable de cette abomination, parce que je suis dans le camp de ceux qui mangent et qui regardent les pauvres mourir de faim."

16.04.2008

NOIR DE LA SEINE (pape mobile)

mercredi 16 avril :

Le pape est macho. Il est macho parce que là-bas, aux USA, il fustige les prêtres pédophiles, seulement les prêtres, il parle même pas des bonnes soeurs et pourtant les bonnes soeurs, y en a qui sont de sacrées salopes, des vicieuses, vicelardes avec les enfants. Je le sais, j'ai été enfant d'abord, en plus orphelin et en plus enfermé un an à l'orphelinat des soeurs du Sacré-Coeur, square Lamarck à Paris 18ème, et j'ai été tripoté et j'étais pas le seul, bien des copains, bien des amis se sont retrouvés avec la main d'une soeur dans leur culotte, les zouaves. Et pas heureux, c'était mal fait, brutal, sans grâce, pas même la branlette, juste la poigne hystérique d'une frustrée qui fait mal aux couilles où bien plus calme le doigt effarouché qui effleure la verge pendant la toilette des petits. Quant aux tortures, j'en parle pas mais la plus grosse trempe que j'ai prise de ma vie, c'était par la mère supérieure de cet orphelinat d'abominables mégères. A coups de latte, à coups de boule, de cornette quoi, j'en suis resté trois jours à l'infirmerie. Après elles m'ont tondu à ras, pour la honte parce que c'était vraiment pas la mode. Tout ça parce que j'avais dit merde. Eh ! bien j'ai pas fini de le leur dire merde, et jusque dans leur tombe parce qu'à présent sont toutes crevées, ces ignobles. Je m'étais juré de me venger, de m'en faire une une fois adulte et puis quand je suis retourné square Lamarck, vers mes 40 ans, y avait plus qu'une seule bonne soeur de mon époque et puis des gosses qui paraissaient pas malheureux dans la cour et la nonne m'a expliqué qu'à présent, avec l'Etat qui gère et surveille tout, plus moyen de faire subir des mauvais traitements aux mineurs, et qu'elle regrettait bien elle-même ce qu'elle avait vu dans mes années à moi, où elle était novice. J'avais plus envie de me venger et je lui ai même pas demandé comment elle avait pu prononcer ses voeux, pas se dégoûter de la profession de bonne soeur après avoir vu les vieilles commettre leurs vilénies. On aurait été deux à être triste et d'ailleurs j'ai dû lui filer le bourdon, à se souvenir comme ça de toutes ces saloperies. J'étais son fantôme, ça suffisait, pas besoin d'être son bourreau.

Mais quand même, à cause de ça, le pape il devrait parler aussi des bonnes soeurs. Peut-être qu'il le fera quand il viendra à Paris, et que moi j'y serai, on en parlera.

13.04.2008

NOIR DE LA SEINE (les crapules)

dimanche 13 avril :

Et puis il y a ce jeune homme à la télé, il est dans un commissariat, le flic est de plus en plus énervé de l'entendre répéter qu'il est pas au courant, que c'est pas lui, qu'il sait pas comment c'est arrivé dans sa poche et le flic a beau lui mettre le nez dans ses mensonges, lui dire plein pot dans les ouïes qu'il a été pris en flagrant délit, qu'il vaudrait mieux qu'il avoue, le jeune homme peut pas. Il peut pas parce que c'est sa ligne de conduite, la seule défense qu'il connaisse et l'avocat, après, l'avocat non plus il arrive pas à lui faire comprendre qu'au bout du compte ça va lui coûter plus cher, que ses mensonges pèseront plus lourd que toutes les excuses et les atténuantes circonstances dans la balance de la Justice et après quand le jeune homme se retrouve avec le flic, on sent que plus personne le respecte, qu'on le traite comme un délinquant de merde, on le tutoie même plus comme avant, on dit "on" ou "lui", "il", pire on le regarde même pas tellement on le méprise et il s'en va vers la cage, après il ira en prison jusqu'à son jugement et le téléspectateur a bien compris que ce genre de petite racaille est même pas digne d'être un homme, qu'il a même pas les couilles d'affronter la vérité en face et vraiment le téléspectateur est dégoûté et il s'identifie à la victime du jeune homme, victime à qui il a volé je sais pas quoi ni combien et je m'en fous parce que ce que je vois, à la place du jeune que j'appellerai maintenant délinquant, celui que je vois c'est un type en costume flanelle à rayures avec peut-être un ruban à la boutonnière et le flic l'appelle monsieur, il le respecte, il est presque à ses ordres comme s'il voulait se faire excuser et devant l'avocat c'est pire et pourtant le monsieur sort les mêmes mensonges que le jeune homme, il a rien vu, il était pas là, il sait rien et le flic a l'air content, soulagé qu'il dise pas la vérité parce que ce serait plus difficile pour lui de rester poli, puis le monsieur sort du commissariat, il est libre jusqu'à son jugement, peut-être même après s'il fait appel et puis on voit le lendemain les titres dans les journaux, le flash à la télé, le monsieur a piqué des milliards et tout le monde qui le regarde voit un monsieur, pas une ordure et voilà, voilà comment on fait des différences, des classes et on n'a pas honte, on supporte et c'est tout juste si on n'approuve pas, d'ailleurs y en a qui sont tellement impressionnés par la crapulerie du jeune homme qu'ils l'enverraient à vie aux galères et tellement aussi impressionnés par la classe du monsieur qu'ils le laisseraient les enculer en lui passant la vaseline, fiers de lui rendre service et prêts à lui filer le pognon des autres s'il en a pas assez.

Ah mais je rêve pas. Tiens, j'étais allé voir l'avocat chargé de défendre les intérêts des artistes, parce que j'avais découvert - et trouvée forte de café cette découverte - que ce maudit commissaire-priseur qui m'avait demandé de lui peindre une réplique de Lichtenstein la faisait passer pour authentique, afin de toucher le montant des assurances au prix fort quand elle revenait abimée d'une expo où il l'avait prêtée. J'ajoute vite fait que Lichtenstein, l'artiste pop au pinacle des enchères, un milliard et des brouettes la toile, avait donné son accord pour cette réplique d'une maquette de voiture décorée par lui et qui avait couru aux 24 Heures du Mans. Il m'avait même envoyé ses trames, fameuses car le signe, l'originalité de son talent, et répétées toute une vie pour qu'on le reconnaisse, qu'on le confonde pas avec un autre peintre pop, bref c'est en toute connaissance de cause qu'il m'avait permis ce travail, permis aussi au commissaire-priseur de me le commander, mais jamais de sa vie - et paix à son âme - il n'avait envisagé que cette réplique serait présentée comme une oeuvre de sa main. Et moi non plus, qui avait été payé 3.000 balles, oui anciennes, et découvrait soudain de la bouche même de mon commanditaire ceci : "J'ai reçu 4 briques de l'assurance parce que la maquette avait été un peu endommagée, alors comme mon ancienne femme a eu l'élégance de ne pas me réclamer d'argent au moment de notre divorce, je lui en ai donné la moitié, c'est bien le moins...". Et moi : "Mais dis-donc, c'est avec moi que tu aurais dû partager, parce que maintenant tu fais de moi un faussaire." Et lui : "Enfin Horacio, tu perds le sens. Sans moi, cette maquette ne vaut rien. Si je te la donnais, tu ne pourrais même pas en tirer de quoi nourrir ta famille pendant huit jours". Et voilà pourquoi je me retrouve donc chez l'avocat chargé de défendre les droits des artistes, à qui je raconte mon histoire qu'a l'air de fort l'intéresser et qui me demande si ça ne me gêne pas qu'il appelle le commissaire-priseur pour avoir sa version à lui et se faire ainsi une idée plus juste et personnelle. Il peut, il peut, je n'ai aucune réticence, sûr de ma vérité, et sûr d'avoir un allié qui va servir mes intérêts.

Eh bien voici que le lendemain l'avocat m'appelle et me dit à peu près texto : "Ah ! c'est beau l'amitié. Car vous étiez l'ami, n'est-ce-pas, de Maître Machin. Que j'ai eu au téléphone. Qui m'a tout expliqué. C'est un monsieur, lui". Je pense que je dois être, moi, un joli coco, une belle ordure, que sais-je ? et ça me coupe le sifflet. Enfin l'autre m'achève, l'avocat, en me disant d'un ton que jamais j'oublierai, plein d'admiration pour lui-même et son jugement, pour son honnêteté, sa déférence envers le monsieur, un ton qui devient condescendant et un brin écoeuré devant la crapule que je suis : "Permettez-moi de vous donner un conseil. Arrêtez de remuer la merde".

Alors si on se demande où je veux en venir, alors que j'y suis, y a qu'à faire le point entre l'histoire du jeune homme et la mienne.