« NOIR DE LA SEINE (Correction) | Page d'accueil | NOIR DE LA SEINE (Bouffon) »

08.04.2008

NOIR DE LA SEINE (boucher amélioré)

Mardi 8 avril :

Mais quelle honte mais quelle honte. Cette boucherie devrait s'appeler "Au Bon Boeuf" tellement elle fait penser au livre de Jean Dutourd. Voilà pourquoi : un jour vous payez le rosbif dans le rumsteck 24 euros le kilo et 5 jours plus tard il en vaut 28. En plus, plus chait cher moins chait bon. Et le poids ! A croire que le boucher sait même pas couper sa viande alors que moi, hein, les poids et mesures, j'ai l'oeil. On lui demande 700 grammes il en refile plus d'un kilo, la vache. Je veux dire le boeuf. Encore s'il escroquait les pauvres on le plaindrait d'avoir la nécessité de tricher pour gagner sa vie sur le dos des miteux qui rapporteraient rien si on les volait pas mais là, dans l'Île-Saint-Louis, où y a que des riches tellement riches qu'ils sont obligés de s'habiller en passe-partout et de pas montrer les marques de peur qu'on les accuse d'avoir gagné leur pognon en dévalisant des cons ou des cadavres, des riches dont le principal défaut mais pour eux c'est une qualité c'est de pas gaspiller l'argent et ça les rend radins, des riches oui mais la plupart sont pas des vieilles familles de l'Île, elles ont déguerpies celles-là, chassées ou devenues rentières après la vente de leurs apparts, des riches donc mais touristes étrangers et qui se la jouent plutôt sympas et qui, pour se racheter de pas être vieille France retapent les anciens hôtels du 16 ou 17ème, ils vont chez les commerçants un petit panier sous leur bras pour correspondre à la jolie vision romantico-popu qu'ils ont de Paris. Ainsi, les voici chez le boucher et lui, qu'est bien capable de réclamer un parachute doré s'il prend sa retraite alors que son compte en banque a atteint de telles altitudes qu'il se croit immortel, un dieu, un Olympien - ô Zeus envoie-lui la vision des pissenlits aux racines pleines de vers, car il est mortel, n'est-ce-pas et l'argent, hein, il ne le sait donc pas qu'on ne l'emporte pas, d'ailleurs même vivant c'est quelque chose qui m'intrigue et m'exaspère, mais que fait-on du pognon quand on en a plein, quand on en a trop, c'est un problème, où le placer, comment être sûr qu'il rapporte ? - ah ! ça me rappelle cette fainéante héritière de filatures nordistes à laquelle l'Etat venait de verser 2 milliards de dédommagement pour la perte des usines familiales, alors que le même Etat avait déjà engouffré bien plus de milliards depuis des années pour préserver l'emploi des ouvriers maintenant foutus à la lourde, et elle donc, l'héritière riche d'un supplément de 2 milliards gagnés à la sueur du front des loquedus renvoyés à leur misère crasse sans espoir, elle se tournait vers moi à ce dîner après que je lui eus demandé ce qu'elle allait faire de son pécule et elle me disait : "Mais, Horacio, vous ne vous doutez pas du souci que c'est d'avoir autant d'argent. C'est d'un pénible." Et je répliquai sans mérite aucun puisque je l'avais pompé à Jules Renard : "Si votre argent vous embarrasse, rendez-le".

Maintenant, je sais plus où j'en suis avec le boucher. Voilà ce que c'est que de manger de la viande : on mastique, on mastique et on s'aperçoit même pas qu'on est passé du coq au vin au saucisson d'âne. Très bien, je me contenterai d'ajouter que j'ai jamais vu dans une boucherie autant de plaques de boeufs et vaches de concours, des prix gagnés sur les marchés de Brive, d'Objat au clocher prussien et de Saint-Robert, Beaulieu et autres seigneuries qui me rappellent ma douce Corrèze et le sourire de ma grand-mère Lucie et de ses petites poules apprivoisées, les beaux veaux qu'on gonflait d'eau avant de les vendre, les fêtes de moisson, la batteuse, ah ! tous ces souvenirs qui me font presque aimer ma tombe d'avance dans le cimetière des ancêtres, à Saint-Cyr sur le plateau et peut-être, peut-être sait-on jamais que je croiserai alors le cadavre du boucher, eh ! des fois qu'il soit Corrézien lui aussi, ou bien qu'il ait eu envie d'acheter une concession chez moi, dans mon cimetière, où y a que des gens de ma race, de mon nom, alors hein ce sera mon tour de l'entuber, le con et je lui dirai "Souviens-toi du rosbif de l'Île-Saint-Louis".

PS : J'avais écrit un livre, c'était en 67 la parution aux Editions du Seuil, ça s'appelait "La grande jouasse", dans lequel gravitaient du début à la fin en apparitions fantastiques quatre bouchers en blancs tabliers maculés de sang. A la fin du roman, ils envoient des colis à l'auteur. Le premier boucher l'étoile polaire. Le second la Croix du Sud. Le troisième le soleil levant et le dernier, enfin, le soleil couchant. Et voilà !

Ecrire un commentaire